Le metal symphonique

Dans l’univers tellement diversifié de la musique metal, une panoplie de tendances peuvent plus ou moins généralement être établies et catégorisées selon la thématisation et le degré d’intensité déployé. Cependant, il n’est pas aussi simple de faire ce travail de classement, qui diverge selon l’endroit ou vous étudiez le genre. Voici quelques exemples:

  1. Le heavy metal: un metal du début des années 80, énergique et efficace, mais qui reste somme toute assez accessible (Anvil, Def Leppard, etc.)
  2. Le speed metal: un style rapide du début des années 80 croisant l’énergie punk et l’influence de la New Wave of British Heavy Metal (Metallica, Anthrax, etc.)
  3. Le trash metal: metal des années 80, ultra-rapide et ultra-violent et aux influences hardcore poussées à l’extrême (Slayer, Sodom, etc.)
  4. Le death metal: style underground extrême de la deuxième moitié des années 80, très rapide, reposant sur le blast beat, et au vocal s’apparentant au grognement ou au rugissement (Death, Morbid Angel, etc.)
  5. Le metal gothique: style du début des années 90, dépourvu d’ornements, et dont l’atmosphère est beaucoup plus lourde, théâtrale et morbide (Type O Negative, Das Ich, etc.)
  6. Le power metal: style de la deuxième moitié des années 90 mettant l’accent sur l’harmonie et les mélodies solennelles (Blind Gardian, Angra, Gamma Ray, etc.)
  7. Le metal à tendance progressive, expérimentale et avant-gardiste: musique surtout des années 90 repoussant les limites des formes et agençant différents styles et genres dans une palette harmonique extrêmement large (Dream Theater, Symphony X, etc.)
  8. Etc., sans oublier les inclassables!

Le plus répandu, et vous l’aurez probablement deviné, est le heavy metal. Seulement, ce n’est pas cette dernière catégorisation, très générale vous en conviendrez, qui sera traitée ici. Il sera plutôt question d’un élément du power metal, style pouvant être divisé en sous-catégories dont les influences diverses apportent à chacune d’elles des colorations tout à fait remarquables et qui leur sont propres, comme le metal folklorique. C’est particulièrement à une des sous-catégories du power metal que ce blogue sera consacré : celle du metal symphonique.

Caractéristiques du style

Bien qu’il apparaisse et influence simultanément dans plusieurs sous-genres du metal dans les années 80 et 90, le côté symphonique pouvant être considéré comme une « modalité » du power metal (mélodie, atmosphère, etc.), il convient aussi de le traiter comme une sous-catégorie à part entière pour deux éléments fondamentaux : la composition (tradition classique, musique de film, traditions folkloriques européennes ou étrangères) et l’orchestration. À noter ici que l’utilisation de synthétiseurs peut remplacer l’orchestre tant que la simulation de l’ensemble, quelle que soit son ampleur, reste bien exécutée et de bon goût. Cependant, ce qui caractérise particulièrement le metal symphonique, et qui diffère du néo-classique dans le rock par exemple, c’est qu’on veut dépasser la simple réinterprétation inspirée de ceci ou cela : on recherche ni plus ni moins l’intégration complète d’éléments orchestraux dans la structure musicale. On appellera d’ailleurs aussi ce style « metal orchestral », qui représente aussi toute son originalité.

La caractéristique principale du metal symphonique, outre la dimension orchestrale accrue, se situe dans le texte, mais aussi dans l’esprit du style : on cherche à tout prix à dépeindre des mondes imaginaires, enchantés, sous la forme de sagas à saveurs mythologiques, celtiques, et médiévales. On y présente des événements victorieux, comme des guerres ou de grands héros, fortement inspirés de la littérature fantastique. Cependant, il faut absolument faire une distinction ici : d’autres styles de metal présentent aussi ces mêmes caractéristiques, mais cela ne fait pas d’eux des groupes de metal symphonique pour autant. Par exemple, on aurait tendance à « catégoriser » le groupe Therion (d’ailleurs très wagnérien) comme étant du métal symphonique, mais c’est en fait du gothic symphonic metal. En plus d’être chronologiquement plus tardif, la raison pour laquelle on ne l’associera pas à des groupes comme Rhapsody, par exemple, est simplement la présence d’une atmosphère lourde et plutôt « dark » qui classeront plutôt le groupe dans une autre branche du metal : le metal gothique.

Les influences marquantes

Historiquement, on pourrait affirmer que le metal symphonique fait immédiatement suite au metal néo-classique (ou hard rock mélodique) qui, comme expliqué dans les notes du cours Histoire de la musique populaire II, repose majoritairement sur des musiciens ayant fait des études en musique classique, souvent dans les conservatoires. À l’instar du rock progressif, on retrouve des interprétations très fortement inspirées de la musique classique, particulièrement chez les guitaristes qui sont beaucoup influencés par les Guitar Heroes (Yngwie Malmsteen, Joe Satriani, Steve Vai, etc.)

C’est donc dans les années 80 que naissent les styles du power metal, et ceux-ci marqueront tous sans exception l’évolution du genre vers le metal symphonique. Tout d’abord, il est important de préciser que l’avènement du power metal est causé par l’apparition du caractère « épique » dans le heavy metal, grâce à des groupes comme Manilla Road. Plus particulièrement intégré dans le true metal des groupes comme Manowar, cela a conféré au genre la connotation symphonique qui deviendra bientôt la pierre angulaire du style.

Parallèlement à cela, la New Wave of British Heavy Metal (NWOBHM), dont le fier représentant est Iron Maden, influencera grandement d’autres groupes power metal pour, ainsi, voir naître le melodic heavy speed.

Les caractéristiques nouvelles de ce style sont d’abord et avant tout l’utilisation de grosses caisses, une voix dans le registre aigu, et une mélodie particulièrement mise de l’avant avec des harmonies vocales de plus en plus lyriques. Le tout premier groupe du genre est certainement Helloween. Enfin, c’est l’agencement du true metal et du melodic heavy speed qui constituera le fondement du metal symphonique, et c’est dans l’évolution du groupe Savatage que l’on observera ce changement vers la fin des années 80.

Une esthétique recherchée

Dans la musique metal, c’est la guitare électrique qui détient le titre de « symbole » marquant et d’élément central, contrairement à la tradition qui mettait la voix au premier plan. Particulièrement dans le metal symphonique, le guitar hero, talentueux et charismatique, est à l’origine de la sonorité que ces groupes recherchent : la virtuosité. Cependant, si la saturation sonore présente dans le rock progressif, puis dans le metal néo-classique, permettait de reconnaître le son clair de la guitare dans le jeu instrumental, les effets et le matériel employé dans le metal symphonique (ou le metal en général) contribuent grandement à changer la morphologie du son. Ces effets, comme la distorsion et l’utilisation du transistor dans les amplificateurs, contribuent à créer un son beaucoup plus froid et métallique. On cherchera donc à garder cette puissance brute et métallique, mais à réchauffer l’environnement qui entour la guitare avec des nappes orchestrales.

Ce sera donc avec cet ajout orchestral que la dynamique du metal symphonique sera créée, selon l’utilisation d’un (ou plusieurs) claviers ou d’un ensemble d’instrumentistes, soit à cordes, à vents, ou un orchestre complet. Bien évidemment, un orchestre symphonique complet apportera une dynamique incroyablement plus complète en plus d’une orchestration permettant beaucoup plus de possibilité, mais un excellent claviériste maniant intelligemment son instrument pourra tout autant apporter des couleurs impressionnantes et une dimension accrue à la formation.

  • Cette vidéo du G3 montre toute la virtuosité des guitar heroes dont s’inspirent les musiciens du metal symphonique afin de fusionner le metal et le classique.
  • Cet extrait du groupe Bloodbound montre l’appropriation de la virtuosité guitaristique dans le metal pour lui donner une toute nouvelle dynamique et une harmonie laissant voir l’utilisation prochaine d’une orchestration plus complète.
  • Cette pièce de Children of Bottom montre bien l’ajout de claviers pour amoindrir le manque de chaleur  dans le son de la guitare, simulant ainsi un ensemble à cordes.

Les qualités artistiques

Le metal symphonique est un style musical très ornementé, en ce sens où le matériau de base est arrangé non seulement à l’aide de blocs d’accompagnement, mais dans une sorte de contrepoint où toutes les familles d’instruments deviennent ainsi porteuses de lignes mélodiques qui leur sont propres : les cuivres, les bois et les cordes prennent donc une place prépondérante dans l’harmonie. Plusieurs musiciens ayant reçu des formations classiques dans les conservatoires, les influences classiques s’y retrouvent donc en grand nombre : Bach, Chopin, Dvořák, Paganini (comme plusieurs guitar heroes), etc.

  • Avec cette vidéo du groupe Celesty, on entend le côté beaucoup plus harmonique du metal symphonique, bien que généralement homophonique et plus ou moins développé.
  • Ici, bien que ce ne soit pas un véritable orchestre, l’aspect symphonique est beaucoup plus présent et développé, et est mis au premier plan dans la pièce Black Dawn.
  • Dans cet extrait du groupe Rhapsody, l’orchestre devient un instrument à part entière au sein de la formation avec sa propre conduite et qui vient littéralement « réaliser » le tout au lieu de simplement le colorer.

La musique analysée

Dans un groupe, peu importe le genre musical, la musique peut être analysée en deux rôles distincts : mélodique et rythmique, dont les qualités sonores sont bien précises dans le metal, et plus encore dans le metal symphonique. La section rythmique (batterie, guitare et basse) montre une préférence pour les notes plus basses, alourdies par la distorsion à la guitare, et la tonalité de l’instrument qui peut être abaissée pour rendre le tout plus grave encore. Quelques guitares possèdent même une septième et une huitième corde. Une dimension oppressante et lourde peut aussi être ajoutée avec la technique du palm mute, qui vise à empêcher les cordes de vibrer avec la paume de la main droite, étouffant alors complètement les harmoniques aiguës au profit de notes graves, brèves et sèches. Enfin, les power chords : accords de trois notes (la fondamentale, sa quinte ou sa quarte, puis son octave) qui ont pour but d’assurer la lourdeur, la puissance, et l’efficacité sonores. Bref, c’est la saturation excessive en basses fréquences qui complexifie le son pour en faire un élément rythmique légèrement brouillon et surchargé.

En contrepartie, la mélodie, elle, est généralement très pure et dépouillée, qu’elle soit interprétée à la voix, par un homme, une femme ou un chœur, ou même par l’orchestre ou à la guitare. On y retrouve très peu d’ornements, si ce n’est du trémolo, et elle se situe presque à tous coups dans un registre aigu. L’agencement de cette pureté sur une base beaucoup plus saturée, surchargée et puissante a pour effet de vraiment mettre en valeur la mélodie, qu’elle soit puissante et riche ou belle et fragile. Cependant, le metal symphonique a ceci d’exceptionnel qu’il associe presque tous les styles vocaux (et instrumentaux), qu’ils soient semblables ou totalement opposés, passant du chant clair et aigu au rugissement grave, ou growl.

  • Cette vidéo montre les différentes utilisations d’une guitare à 8 cordes. On y voit toute la saturation sonore, ainsi que le contraste entre hautes et basses fréquences.
  • Sur cet extrait du groupe Epica, on entend la voix, chantante et mélodieuse, qui se démarque nettement de tout le reste par sa pureté ne laissant place à aucun écart.
  • Cette vidéo du groupe Ensiferum montre différents types de mélodies, puissantes, fragiles, claires ou en growl, sur un fond rythmique et harmonique plutôt puissant et constant.

Impressions personnelles

Pour ma part, même avec un certain recul dans un but analytique, je ne peux m’empêcher d’admirer ce style qu’est le metal symphonique. Un tel esprit de synthèse de genres et de styles, une telle complexité harmonique et orchestrale… C’est le parfait milieu entre la puissance et le raffinement, un dialogue entre l’expérience et la jeunesse, un endroit où classiques et populaires peuvent se rejoindre et former un tout cohérent et accessible.

  • Cet album du groupe Symphony X présente absolument tous les aspects présentés ci-dessus : la suprématie de la guitare avec toute l’importance qui lui est accordée (à même titre que la voix), l’orchestration complète, ainsi que l’arrangement complexe de l’orchestre où les vents, les cordes et la chorale deviennent une caractéristique première, et l’utilisation à grande échelle d’une confrontation entre basses et hautes fréquences (aspects rythmique et mélodique).

Contexte social général

C’est vers le milieu des années 80 que s’amorce une sorte de « fragmentation » du heavy metal : d’une part, on privilégiera la vitesse et le chaos, et d’une autre part, la mélodie et les thèmes dionysiaques. Ainsi, on assiste à une radicalisation du caractère agressif, un alourdissement des sonorités et une montée en puissance, mais aussi à une divergence stylistique basée sur une approche beaucoup plus diversifiée : on s’approprie des éléments nouveaux, comme la musique classique, le jazz, la musique du monde, etc. Cette division embryonnaire sera la base d’un mouvement à effet de dominos qui créera par la suite de véritables distinctions entre une multitude de genres et de sous-genres. Dès lors, l’étiquette « heavy metal » est remplacée par le terme plus générique de « metal », qui permettra au style d’être perçu par la société non seulement comme une catégorie musicale non uniforme et complète, mais bien comme un terreau fertile à partir duquel il deviendra plus facile d’envisager d’autres formes de metal.

Cette fragmentation du metal devient donc le premier stade d’une « démocratisation » qui permet l’appropriation de ses caractéristiques par d’autres genres d’artistes, et vice-versa. C’est à cet essor de nouveaux genres que l’on doit alors la popularisation de la musique metal : l’amateur d’un style de musique en particulier sera beaucoup plus attiré par le metal s’il peut l’approcher via ses propres connaissances et au sein d’un univers qu’il a déjà appris à apprécier. En ce sens, l’appropriation du caractère metal sera beaucoup plus facile; le côté symphonique, qui nous concerne plus particulièrement ici, sera une rupture très nette avec cette image conventionnelle extrême et sans délicatesse que proposait le heavy metal du début des années 80. Dans le même ordre d’idées, cela insinue aussi, et plus encore avec le metal symphonique que les autres genres et sous-genres, que de nouveaux auditeurs se grefferont à cette vague toujours plus diversifiée et montante, comme c’est le cas avec les femmes, tant au niveau du public que sur scène.

Très rapidement, l’univers du metal est donc devenu un lieu où les possibilités de s’approprier et d’agencer d’autres genres étaient infinies : au lieu de se figer définitivement, il a simplement étendu son empreinte jusqu’à une très large proportion du monde de la création musicale. On peut analyser ce phénomène comme étant le résultat d’une cristallisation du genre qui, à l’instar d’un large réseau tentaculaire, s’étend largement dans un éventail couvrant absolument toutes les directions. Toute cette transformation, dans le monde du metal symphonique, se fera grâce à divers facteurs économiques, technologiques, idéologiques et politiques, ainsi qu’identitaires.

Espace économique

Au cours des années 80, le metal est passé littéralement de mourant et dédaigné, contestataire d’une époque, à un genre dominant parmi les plus écoutés; le succès des groupes metal est d’autant plus inattendu qu’il explose avec des groupes britanniques comme Iron Maiden et Def Leppard. Résultat : les ventes de disques augmentent considérablement et une vague de metal inonde les ondes radiophoniques et télévisées, de même que le marché des magazines spécialisés, ou fanzines, qui se développe à une vitesse phénoménale. Une véritable institutionnalisation du metal s’organise parallèlement dans les pays les plus industrialisés et voit naître de plus en plus de groupes à succès qui produiront toute une variété de produits dérivés (merchandising) : les t-shirts, drapeaux, et badges à l’effigie des groupes viennent s’ajouter à la vente déjà très lucrative des albums et deviennent un enjeu commercial considérable. Le metal entre dès lors pleinement dans le monde de la musique populaire et devient lui aussi un produit de masse que l’on distribue chez les adolescents.

Apparaissent aussi les tournées de concerts partout à travers le monde : on remplace les festivités gratuites par des prestations très organisées et structurées qui coûteront de plus en plus cher à produire. Cependant, et malgré les coûts faramineux des productions, les maisons de productions et les salles de spectacles font beaucoup d’argent parce que l’engouement du metal pour le public est tel qu’il n’hésitera pas à payer très cher pour assister aux concerts de ses idoles. Le milieu devient donc très lucratif pour l’industrie du disque et du spectacle, ainsi que pour les groupes eux-mêmes.

Espace technologique

Bien que l’amplification soit un élément très important dans l’édification et la progression toujours montante du metal, c’est le synthétiseur du début des années 60 qui permet d’abord et avant tout cette insertion de l’élément « classique » dans la musique metal : c’est grâce à lui si le metal symphonique a pu réellement se dissocier du metal néo-classique à saveur de Guitar Heros. À l’origine, le synthétiseur était excessivement coûteux et difficile à programmer, mais la possibilité de simuler un grand nombre d’instruments (plus ou moins fidèlement) fait de lui une technologie particulièrement intéressante. Avec les années et le renouveau des ressources technologiques, il devient particulièrement populaire grâce à sa constante simplification et à sa fidélisation sonore. Aussi, la production industrielle des années 70, ainsi que l’avènement de l’ère du numérique, contribueront beaucoup à en diminuer le coût d’achat dans les années 80 : le synthétiseur deviendra un élément beaucoup plus répandu au sein des formations musicales de l’époque, et une grande partie des musiciens de metal symphonique grandiront avec ces sonorités. Permettant de jouer d’un grand orchestre du bout des doigts, s’approprier la musique classique dans le metal devenait à la fois aisé et à la portée de tous. Beaucoup de groupes metal de formation classique vont alors accueillir des claviéristes virtuoses dont le talent n’aura de plus en plus rien à envier à celui des guitaristes.

Cependant, même si le synthétiseur tend à prendre une place toujours plus importante dans les formations metal symphoniques, il y a (et aura toujours!) cette lutte entre l’électronique et la « réalité » : les touches d’un clavier ne remplaceront jamais totalement la « drive » d’un orchestre tout entier. C’est pourquoi la technologie a une si grande importance dans le genre : on compose, arrange et enregistre avec le synthétiseur, beaucoup plus abordable et efficace, mais on met le « paquet » pour les tournées, ainsi que sur quelques enregistrements, ce qui sera beaucoup plus lucratif au final.

Espace idéologique et politique

Le metal symphonique mise d’avantage sur le mystique, la fantasy, le médiéval et l’imaginaire : aucune référence politique ou d’actualité. La vie de tous les jours n’influencera que très rarement le résultat musical : on vise d’abord et avant tout un idéal victorieux et puissant, teinté d’un positivisme évident. Contrairement au heavy metal pour lequel puissance, masculinité et figures de transgression étaient de mise, cette branche symphonique du style utilisera quelques-uns de ces paramètres, mais mettra de côté toutes les influences négatives ou péjoratives qui caractérisent beaucoup de genres et sous-genres du metal. En ce qui a trait à la puissance, il est évident que c’est un élément fondamental du metal symphonique; cependant, et c’est là qu’on le distingue des autres : cet élément de puissance n’est pas utilisé pour démontrer une certaine violence, mais bien le grandiose de la mélodie et le pouvoir sonore d’une masse. Aussi, bien qu’on y retrouve la figure masculine du guitariste vedette, cette image est ici beaucoup moins importante à cause de la place plus importante que prennent les femmes dans le genre : les belles mélodies pure et angélique, ainsi que l’image beaucoup moins présente de la « femme-objet » contribuent à rééquilibrer cet idéal de l’identité sexuelle. De plus, cette romance beaucoup plus courtoise à la médiévale qui imprègne toute la musique fait paraître l’homme comme étant beaucoup plus rose, aimant et respectueux, tout en ne diminuant pas son rôle masculin et viril. Pour ce qui est de la fameuse figure de transgression, elle est tout simplement absente : on la remplace par le caractère héroïque et la bravoure, au détriment de ce défi de l’autorité. Même l’anticonformisme vestimentaire ne s’y retrouve plus : on privilégie les habits médiévaux, qu’ils soient sobres ou grandiloquents. Les acteurs du genre perdent certainement bon nombre d’auditeurs en suivant cette ligne divergente, mais c’est ce qui restera la base d’une identité qui leur est propre.

Espace identitaire

On remarque vers la fin des années 60 une grande remise en question le l’ordre et des conventions sociales, ainsi que de grands mouvements de libération sociaux. Musicalement, c’est tout aussi vrai, et on le constate notamment dans la musique rock des années 70 qui entame un cheminement vers l’appropriation de certains autres genres musicaux, comme la musique classique. Dans le metal, fruit d’une intensification de ce cheminement du rock, la même chose se produit dans les années 80 pour voir naître le metal symphonique. Étant totalement contraire aux représentations les plus répandues dans le monde du metal, on comprend que ce phénomène tend vers une recherche identitaire qui n’est pas différente de ce que l’histoire nous démontre avec les années 60 et 70.

Cette recherche identitaire de la musique metal peut être divisée en trois périodes dont les influences musicales forgeront de nouvelles opportunités, selon l’appropriation de la musique classique dans le metal. Premièrement viennent les précurseurs du metal des années 60-70 qui expérimentent l’intensité, la puissance, et l’association éclectique des styles. Puis viennent les guitaristes virtuoses et la technologie des années 80 (comme le synthétiseur) qui permettent l’insertion marquée de la musique classique. Enfin, les années 90 sont marquées par le désir, la volonté et le pouvoir des musiciens de formation classique de produire des œuvres associant beaucoup plus harmonieusement les mondes classique et metal.

Bien entendu, ce phénomène est d’ordre essentiellement esthétique : un orchestre symphonique apporte une toute nouvelle couleur, un aspect beaucoup plus vivant et une infinité de possibilités jusque-là encore inexplorées. Cependant, l’orchestre symphonique (ou ses couleurs apportées avec des synthétiseurs), lors d’un concert ou de l’enregistrement d’un album, donne une identité toute particulière au genre, mais aussi à la formation musicale qui est à la base de l’œuvre produite : cela indique que le groupe a atteint une grande maturité musicale, ainsi qu’une certaine légitimité sociale (que l’on peut aussi associer notamment à la possession d’un grand capital économique). Ce genre d’expérience est une forme de reconnaissance du « statut » des musiciens metal : on doit reconnaître tout le travail et le génie d’un résultat aussi impressionnant, ainsi que l’expérience de plusieurs années entre ces univers que sont le populaire et le classique. C’est un retour à la musique savante, une musique de longue tradition dont la renommée n’est plus à faire, un retour aux sources vers les hautes sphères de la société que l’on pourrait qualifier de plus « nobles ».

Le metal symphonique est ainsi un genre permettant d’autant plus d’espace et de liberté dans le monde musical pour les artistes désirant choisir la source de leur esthétique sonore : orchestre ou synthétiseurs, utilisation symphonique marquée ou plus discrète, etc. Il en va de même pour les thèmes utilisés : bravoure héroïque ou mystère et mythologie? Amour inconditionnel ou guerres épiques et victoires fabuleuses? Autant de possibilités qui forgent toutes le metal symphonique permettent de rejoindre tout un éventail de musiciens, tant classiques que metal ou autres, ainsi qu’un public provenant de tous les coins de la planète qui se reconnaissent dans cette recherche identitaire teintée d’influences historiques d’une autre époque ou d’histoires fantastiques imaginaires.

À première vue, le genre en question ici pourrait paraître assez contradictoire, voire paradoxal si l’on associe trop rapidement l’espace social à la musique analysée. Cependant, ce n’est pas le cas : on est plutôt devant un genre musical voulant tirer le meilleur de chacun des mondes qui le constituent, aussi opposés que puissent paraître le metal et le classique. En écoutant plus attentivement, on remarque assez rapidement que les éléments sélectionnés ici et là sont non seulement présents à l’analyse, mais ils sont aussi clairement audibles. Plus particulièrement, on retiendra le statut social et identitaire, une idéologie non contournable, et un contexte technologique, ou plutôt un environnement matériel très influent.

Le statut au service de la musique, et vice-versa.

Effectivement, le metal symphonique est né d’une démocratisation du genre metal : la cristallisation du heavy metal a permis cette ouverture à un public beaucoup plus diversifié. Se faisant, les nombreux styles musicaux s’y sont insérés tout naturellement : il est normal qu’une influence classique apparaisse avec les musiciens classiques! Et c’est particulièrement là que le statut social de la musique viendra influencer le genre : on voudra garder la notoriété de la musique classique acquise durant toutes ces années tout en se défoulant dans une musique perçue généralement comme étant beaucoup plus violente et provocatrice.

La création d’œuvres metal agençant les caractéristiques de la musique classique, notamment la splendeur et la puissance d’un orchestre symphonique, n’est pas sans raison. Dans les années 80, ce sont principalement les jeunes qui découvrent le heavy metal dans toute sa brutalité et son extrémisme, mais en vieillissant, la tendance observée est généralement portée vers le repos et le calme : on devient plus « sage », mais on ne délaisse pas pour autant la musique qui nous aura toujours représentés, comme un « miroir » de notre personnalité. C’est d’ailleurs pour cela que le metal est passé de produit de masse distribué chez les adolescents à genre parmi les plus écoutés : les années 90 verront donc naître des œuvres beaucoup plus harmonieuses où les couleurs orchestrales apportent un renouveau, donnent une toute nouvelle identité au genre. On remet littéralement en question le « visage » du metal : le metal symphonique ne sera plus seulement vu comme une échappatoire vers la violence, mais bien une façon de ressentir la puissance et la fougue de la jeunesse tout en gardant un plus haut niveau de raffinement, ou de « rangement » dans la société. Le groupe metal symphonique sera dès lors perçu comme ayant atteint une certaine légitimité sociale.

À l’inverse, le statut plus « noble », moins grotesque du metal symphonique, agira comme un « catalyseur » : sa seule présence attirera toujours plus d’adeptes de toutes sortes qui contribueront toujours plus à la coloration « classique » du genre. De plus, le nombre croissant de femmes parmi les fans (et même au sein des formations!) sera un des éléments-clés qui caractérisera le metal symphonique : on délaisse de plus en plus l’image machiste du metal au profit d’un art où la féminité est la bienvenue, et où la femme tend même à prendre une place équivalente à celle du guitariste vedette.

Ceci ne sera certainement pas sans conséquence sur le genre : inévitablement, le metal symphonique s’orientera davantage vers les formes classiques telles que l’opéra, par exemple. De ce fait, l’orchestre prendra assurément une grande place dans l’orchestration et les arrangements qui seront plus impressionnants, et où le désir de la « totale » deviendra le moteur créatif: chaque ligne mélodique est importante et sera composée de manière à « ornementer » le genre d’un contrepoint beaucoup plus évolué que dans les autres styles metal, rappelant ainsi la tradition symphonique de la musique classique. Cependant, ce désir de grandeurs ne pourrait absolument pas être possible sans l’accès à un grand capital économique qui contribue lui aussi à élever le statut du genre. Lorsque tous les éléments y sont réunis, le résultat permet à la formation d’obtenir une forme de reconnaissance de la société, à même titre ou presque que les musiciens classiques issus des conservatoires, d’où ils sortent eux-mêmes pour la plupart! Le travail minutieux et le génie d’un résultat aussi impressionnant offrent un retour à la musique savante occidentale, aux grandes réalisations musicales du passé dont la renommée n’est plus à faire, mais surtout un accès direct vers le musicien et le public en quête de nouveauté musicale sans compromis : espace et liberté sont possibles dans le metal symphonique.

L’idéologie pour une musique idéale

Règle générale, le contexte social joue un grand rôle dans l’établissement d’un style musical, ainsi que dans la définition esthétique du style créé. Cependant, le metal symphonique est quelque peu différent : le contexte social (expliqué précédemment) est plus ou moins responsable de sa caractérisation, mise à part la présence de l’orchestre symphonique (ou synthétiseurs). Tous les éléments représentatifs de la vie courante que l’on retrouve dans les autres genres musicaux comme le punk ne se retrouvent pas dans la musique : aucune référence politique, et encore moins d’actualité. Le tout est concentré dans un idéal imaginaire misant le plus souvent dans le médiéval, la mythologie et la fantasy. En conséquence, le metal symphonique sera majoritairement construit autour de mélodies glorieuses et puissantes : on exprime l’honneur des victoires, les soirées dansantes du village, l’univers grivois des tavernes, etc. Tout sonne la joie et le positivisme, la tristesse étant réservée à la perte d’un compagnon de guerre ou la mort de l’être aimé.

De plus, le metal symphonique se distingue des autres par sa manière de représenter la puissance, la masculinité, et les figures de transgression : ou bien ces paramètres sont détournés de leur représentation habituelle, ou bien ils ne sont tout simplement pas présents, comme c’est le cas pour les figures de transgression. La puissance que l’on retrouve dans la musique heavy metal n’est pas utilisée ici comme image ni comme sentiment de défoulement, on la détourne de sa fonction première pour la placer dans le support sonore : c’est l’orchestre ou la partie de synthétiseur qui l’utilisera pour donner l’illusion d’une masse sonore où le moindre interstice sera comblé, donnant ainsi le sentiment de grandeur et de grandiloquence. Ajoutez à cela la constante attirance du metal vers les basses fréquences et vous obtiendrez littéralement un mur sonore à tout casser couvrant un très vaste registre : c’est là que la puissance jouera son rôle le plus important.

Pour ce qui est de la fameuse figure masculine qui est tellement présente dans le heavy metal, celle-ci est grandement atténuée dans le metal symphonique grâce à, comme mentionné plus haut, l’arrivée des femmes dans le genre. L’effet du sexe féminin est très important au niveau de l’image, mais est d’autant plus significatif dans la musique : les lignes mélodiques deviendront généralement plus fragiles et épurées, exception faite des pièces où la voix est attribuée à un chanteur qui growl. Les formes resteront puissantes tout en présentant une certaine « fragilité » féminine qui sera souvent représentée par une ligne de flûte traversière ou un violon soliste lorsque la formation ne comporte pas de femme par exemple. L’importance croissante des femmes dans le metal symphonique contribue à faire disparaître la notion de « femme-objet » dans le metal, ainsi qu’à faire quelque peu disparaître le côté machiste, tout en gardant une bonne dose de virilité mieux investie dans la puissance des arrangements.

Un environnement instrumental particulier

Le troisième élément retenu pour présenter l’effet du contexte social sur la musique metal symphonique est le même pour bien des styles musicaux des années 70-80 : la technologie instrumentale. La technologie est sans aucun doute une pierre angulaire menant directement au metal en général mais, défiant encore une fois la ligne directrice que prennent les genres et sous-genres du metal, le metal symphonique n’a pas vu le jour grâce aux progrès de l’amplification. Évidemment que cela ne peut être écarté, mais c’est particulièrement le synthétiseur qui viendra colorer le genre en question pour lui apporter sa touche classique. De plus, il contribuera nettement à rehausser le metal et à « réchauffer » ce genre aux sonorités plutôt métalliques, froides, et sans profondeur causés justement par les progrès techniques en termes d’effets et d’amplification.

La popularité toujours grandissante des claviers, à cause de leurs très nombreux sons, a mené toujours plus loin l’utilisation de ceux-ci comme soutien harmonique (coussins rappelant des violons, etc.), mais aussi dans une optique beaucoup plus mélodique : on laissera parfois aux claviers les mélodies, des introductions de pièces, voire des sections entières où l’on simule des ensembles à cordes, à vents, et autres. Cependant, les touches d’un clavier n’ayant aucunement la puissance et le potentiel sonore d’un orchestre tout entier, c’est la découverte de cette infinité de possibilités jusque-là encore inexplorées qui a conduit les groupes du genre vers les productions avec de véritables ensembles symphoniques qui apporteront une couleur et un aspect beaucoup plus vivants et différents des autres genres metal.

Il est évident que l’histoire du metal symphonique passe par plusieurs styles qui sont bien différents du genre lui-même, mais c’est justement là qu’on se rend compte de toute la complexité de cet art : ça ne ressemble pas à du heavy metal ni à du speed ou du gothique, ça n’est pas issu de la lignée progressive… Mais toutes les caractéristiques du metal symphonique proviennent de ces derniers, et même plus : c’est la somme des meilleurs éléments tirés de tous les horizons!

On se rend compte aussi que le metal symphonique a un caractère noble et beaucoup plus humain qui se présente tout naturellement dans la musique, mais aussi dans l’environnement du genre : on y retrouve un certain équilibre entre les sexes, le parfait compromis entre violence et raffinement, et un heureux mélange de puissance et de fragilité… Et le respect, que dire de plus! Je ne sais pas si vous avez déjà assisté à un concert de metal symphonique, mais si oui, vous avez certainement remarqué que jeunes et moins jeunes s’y côtoient : des spikes verts hauts de deux pieds dressés sur la tête aux habits médiévaux, en passant par le veston et la cravate, tous échangent et partagent ces moments dans un respect que j’ai rarement vu en d’autres circonstances.

Bibliographie

Bennett, Andy. Cultures of Popular Music. Issues in Cultural and Media Studies. Philadelphia : Open University Press, 2001.

Charlton, Katherine. Rock Music Styles : a History. 6e éd. New York, N. Y. : McGraw-Hill, 2011.

Harrison, Leigh Michael. « Factory Music : How the Industrial Geography and Working-Class Environment of Post-War Birmingham Fostered the Birth of Heavy Metal. » Dans Journal of Social History 44, n° 1 (automne 2010) : 145-158.

Hein, Fabien. Hard rock, heavy metal, metal : histoire, cultures et pratiquants. Musique et société. Paris : IRMA Éditions, 2003.

Kahn-Harris, Keith. « Metal Studies: Intellectual Fragmentation or Organic Intellectualism? ». Dans Journal for Cultural Research 15, n° 3 (juillet 2011) : 251-253.

Popular Music History 6, n° 1/2 (avril 2012).

Hjelm, Titus, et al. « Heavy metal as controversy and counterculture. » : 5-18.

Klypchak, Brad. « « How you gonna see me now » : Recontextualizing metal artists and moral panics. » : 38-51.

Phillipov, Michelle. « Extreme Music for Extreme People? » : 150-63.

Weinstein, Deena. Heavy Metal : a Cultural Sociology. New York : Maxwell Macmillan International, 1991.

Sites Internets

L’association « metal sympho » : http://www.metalsymphonique.com

All Music : http://www.allmusic.com

Généalogie du metal (diagramme seulement)

Émission télévisée :

L’ADN du metal (Musique Plus)

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